Salomé

ATTENTION ! Ce texte fait mention de mort, de violence, et de pédophilie. Vraiment il est hardcore celui-là.

Dans lʼobscurité de la pièce qui Lui servait à la fois de chambre, de salon, de salle à manger, de cuisine, de salle de bain et occasionnellement de buanderie, Il se laissait imprégner par la chaude lueur qui lui parvenait de lʼextérieur ; fantasme lumineux émanant des réverbères du trottoir dʼen face. Sa respiration était lente et profonde. Celle dʼun Homme qui avait tout vu, tout vécu et qui abordait désormais paisiblement les dernières années que la vie avait à lui offrir. Il aimait la nuit, car son silence avait quelque chose de rassurant. Un silence qui nʼen était dʼailleurs pas vraiment un. Plutôt un brouhaha étouffé incessant, nébuleuse sonore faite du crissement des pneus sur lʼasphalte lisse, des gémissements du couple de lʼautre côté du mur et des grésillements de la télévision de lʼinsomniaque du dessous. Le jour, la ville devient agressive, la vie sʼaccélère, la lumière éblouit. La nuit, lʼeffervescence humaine est mise en sourdine. Et puis… il pouvait enfin penser à Salomé.

Elle sʼappelait Salomé. Sa-lo-mé. Trois syllabes aux consonnes exotiques, un rythme lent rappelant les courbes des odalisques ottomanes alanguies sur les tapis turcs. Douce mélodie aux relents de sexualité assumée, de seins alourdis par la chaleur étouffante, de cheveux épais et épars dégringolant sur des épaules nues. Et cela, ce nʼétait rien que son prénom.

Il soupira. A la fenêtre ouverte pendait un voilage crocheté, rappelant les filets de pêcheurs. Il tendit la main pour en effleurer les plis immobiles puis se ravisa. A la place, Il ajusta sa position dans le petit fauteuil en rotin qui accueillait difficilement son corps imposant, sʼinstallant ainsi de façon plus confortable et se replongea dans ses pensées.

Salomé. Lors de leur rencontre, il nʼy avait eu aucune place pour les doutes. Elle avait été une évidence. Les émotions lʼavaient submergé ; Il en avait presque pleuré. Elle était là, douce, confiante, souriante. Elle lʼavait regardé, quelques secondes, et cela Lui avait paru des heures. Des heures plongé dans la tendresse des fenêtres de son âme. Puis elle avait disparu dans les rayons du magasin, et Il lʼavait perdue. Il était revenu tous les jours, dans lʼespoir de lʼy recroiser, de pouvoir lui parler.

Sous son poids, un des pieds du fauteuil émit un grincement sinistre. Il ne bougea pas. Dehors, une pluie fine voilait la lumière des panneaux publicitaires et rafraichissait notablement lʼair. Une petite brise agitait doucement les cheveux de son front. Il frissonna, remonta la fermeture éclair de sa polaire jusque sous son menton puis croisa les bras sur son torse. La fenêtre resterait ouverte, la chambre puait trop.

La rencontre de Salomé ce jour-là lui avait maintenu la tête en-dehors de lʼeau. Il sʼétait soudain senti ressuscité, et surtout pardonné. Il avait de nouveau un objectif dans sa vie. Tout tournait désormais autour dʼelle. Il devait la retrouver, lui montrer son amour. Il serait réciproque, cʼétait évident. Les sentiments ne mentent jamais. Il était désormais habité par un véritable volcan dʼamour, de chaleur, de vie !

Finalement, au bout de deux semaines, il avait fini par la revoir. Au même endroit, au même rayon. Elle avait souri puis baissé les yeux. Il avait voulu lui parler mais aucun son nʼétait sorti de sa bouche. Un autre homme, maigre, vieux et aux yeux bistres était arrivé, avait posé sa main squelettique sur lʼépaule de Salomé et lʼavait foudroyé du regard. Puis ils étaient partis.

Alors Il les avait suivis.

Cʼétait qui, çui-là ? Comment pouvait-il décider ainsi de ce qui concernait Salomé ? Il ne la méritait pas. Un homme si fatigué, si laid, si maigre. A la peau jaune, au crâne dégarni. Le vieux lʼavait jugé, cʼétait certain. Sans doute lʼavait-il estimé stupide, inutile.

Sans doute avait-il considéré sa vie comme absurde et gâchée. Ils le pensaient tous, ces hommes dʼaffaire aux grands airs de personnage important. Mais ils ne valaient pas mieux que Lui, et ils le savaient très bien, ces hypocrites.

Dans la rue, un homme titubant hurlait à la mort. Ses propos nʼavaient aucune cohérence et pourtant on pouvait y déceler une détresse presque animale. On y reconnaissait le désespoir de celui qui, ignoré de tous, nʼa même pas le courage de mettre fin à ses jours.

Il se leva, prit un verre vide sur une des étagères, en essuya la poussière, puis le remplit au robinet. Il le vida dʼun seul trait, et après sʼêtre lavé les mains, humidifia par réflexe sa grosse barbe. Se tenant désormais debout au milieu de son treize mètres carrés, ses yeux parcoururent la silhouette dont la couette exagérait les formes.

Ils sʼétaient ensuite souvent regardés ; Lui depuis le trottoir dʼen face, elle derrière la fenêtre de sa chambre. Ils se souriaient et communiquaient ainsi, par signes. Jusquʼà ce que, immanquablement, lʼhomme mauvais et prétentieux ferme les rideaux dʼun geste impérieux. Plus les jours défilaient et plus Il le haïssait.

Finalement, Il prit son courage à deux mains. Et une après-midi, nʼen pouvant plus des regards craintifs que sa belle emprisonnée lui lançait à chaque fois que lʼautre apparaissait, Il avait profité dʼune des quelques sorties quotidiennes de Salomé pour la prendre par la main et lʼemmener dans un lieu sûr, où elle nʼaurait rien à craindre.

Il sʼétait accroupi au bord du lit et dʼune main fébrile soulevait doucement la couverture qui lui recouvrait la tête. Douce tête, jolie tête bien faite. Ses doigts lui effleurèrent les cheveux ; cette masse noire, bouclée et soyeuse qui contrastait si bien avec la délicatesse de sa peau diaphane. Puis il se glissa dans le lit et reposa bien vite lʼépais tissu sur son Aimée, Salomé. Il ne fallait surtout pas quʼelle attrape froid !

Il posa son front dans le creux de ses hanches inexistantes, enfoui son visage dans la chaleur de son ventre. Il voulait lui caresser le corps, boire sa sueur, sʼimprégner de son odeur. Mais il nʼosa pas. Pas cette fois-ci, même si elle ne se réveillerait pas. Elle avait le sommeil lourd, Salomé.

Il aurait pu le jurer sur la vie de ses propres parents. Il nʼavait jamais vu un si grand bonheur dans les yeux de Salomé que lorsquʼIl lʼavait emmenée. Prise par la main, elle souriait et riait. Quʼelle était belle quand elle était heureuse ! Il avait même dû lui clore les lèvres dʼun baiser, tant elle riait fort. Il ne fallait pas que les passants puissent être jaloux.

Puis Il lui avait montré sa chambre, son logis. Elle lʼavait trouvé cosy. Mais bientôt ses lèvres sʼétaient refermées et amincies. Les sourcils froncés, elle avait voulu rentrer chez elle. Cela Lʼavait vexé. Comment osait-elle ? Alors même quʼIl venait de la sauver ! Nʼétait-elle pas censée être différente des autres ? Fallait-il donc toujours quʼIl tombe sur des ingrates ?

Dʼun geste brusque, il rejeta la couverture. Il avait besoin de respirer. Il étouffait.

INGRATES ! Toutes des ingrates. Aucune capable dʼapprécier lʼhonneur quʼIl leur faisait.

Il se retourna, la contempla. Nymphette au corps dont Il avait si souvent rêvé. Petite personne si fragile, si vulnérable… Pleine dʼune sensualité Lui étant évidemment destinée. Lui son Sauveur. Les paumes de ses mains ouvertes vers le haut, Salomé fixait un point vague sur le mur. Le regard froid ; vide.

Il nʼavait pu contenir sa rage. Et Il avait pris son temps pour la punir comme elle le méritait. Mais bien vite Il lui avait présenté des excuses. Lʼavait couverte dʼattentions, puis mise au lit ; lui avait brossé les cheveux et massé le dos. Elle sʼétait endormie les yeux ouverts, plongée dans un sommeil sans fin.

Il se redressa. Cela faisait maintenant trois jours et lʼenfant avait perdu la fraicheur de sa chair. Il était temps de faire son deuil. Cʼétait toujours aussi difficile, mais au bout de quelques jours, il finissait par ne plus y penser.

A trois heures du matin, une haute silhouette barbue traversa les rues de Paris sous une fine pluie matinale. Un témoin discret et perspicace eût pu distinguer le corps inanimé dʼune fillette dans ses bras.

S’appelait-elle seulement Salomé ? Il nʼavait jamais pensé à lui demander…

Crédit photo : @ Alain STHR
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